La programmation de l’équipe s’articule en trois axes qui sont complémentaires et étroitement imbriqués les uns aux autres, de par la transversalité des questionnements qu’ils comprennent. Le premier axe est centré sur l’analyse de l’action publique dans le champ de la protection sociale et ses effets sur la précarisation du travail. Ce sont notamment les dispositifs juridiques et législatifs de production de travailleurs et travailleuses pauvres, mais aussi ceux qui sont susceptibles de contrer la précarisation qui sont au cœur du questionnement. Le second axe consiste à incorporer le caractère sexué de l’organisation du travail à l’analyse des réorganisations et segmentations du marché du travail. Une approche intersectionnelle permettra de proposer une articulation dynamique des rapports de pouvoir pour saisir les processus de remarchandisation du travail et d’individualisation caractéristiques de la modernité avancée, comme les nouvelles formes de servitude qui échappent au salariat canonique dans le contexte de l’aggravation des inégalités entre pays et au sein des pays. Le troisième axe est dédié à l’action collective, au militantisme, aux formes de résistance et aux pratiques de mobilisation des travailleurs et travailleuses pauvres. Avec ces trois axes, le GIREPS veut considérer l’ensemble des acteurs sociaux, y compris les organismes communautaires, qui interviennent dans les transformations sociétales en cours et ainsi resituer ces transformations actuellement observables dans l’histoire longue du capitalisme et des différentes formes de division sociale du travail (sexuelle, « raciale » et internationale) telles qu’elles se reproduisent et se recomposent.

Axe 1 : L’articulation de l’action publique, les politiques et législations en matière d’emploi et de protection sociale et ses effets sur la protection et la précarisation des travailleurs et travailleuses pauvres. (Responsables M. Gallié, F. Lesemann et A. Law)

Les travaux des vingt dernières années portant sur les transformations ou la remise en cause de l’État social insistent tous sur le parallélisme entre l’effritement du modèle salarial et le changement de paradigme dans le champ des politiques sociales. Concrètement, à la précarisation provoquée par la transformation des modalités de gestion de la main-d’œuvre par les entreprises et les multiples réformes du droit du travail s’est ajouté un accroissement des conditionnalités, des critères d’éligibilité et des contrôles aux prestations sociales (assurance-emploi, aide sociale, CSST, prestations familiales, de logement, etc.). Nos travaux ont déjà montré que les travailleurs et travailleuses pauvres se trouvent ainsi privés tout à la fois des protections offertes par le modèle salarial canonique (assurances collectives, régimes de retraite, etc.), des programmes sociaux découlant de la création d’un État social, lequel tend alors à devenir un « État minimal », et ce, même lorsque les conditions de travail sont balisées par une convention collective – en raison notamment des clauses de disparité de traitement. L’exclusion partielle ou totale des mécanismes traditionnels de protection sociale des travailleurs-euses agricoles, des travailleuses domestiques, mais aussi des travailleurs-euses indépendants, d’agences, ou à temps partiel, est symptomatique de ces transformations.

Ces transformations et leurs effets quant à l’appauvrissement et l’enfermement dans la précarité de travailleurs-euses rendus vulnérables par leur localisation sociale sont de plus en plus documentés et contestés (mouvement pour les retraites, des chômeurs, des assistés sociaux, des travailleurs-euses temporaires, etc.). Ainsi, les travailleurs-euses sont majoritaires parmi les personnes pauvres (de 16 à 64 ans), tout en occupant le plus souvent un emploi toute l’année, mais travaillant au salaire minimum ou effectuant un nombre insuffisant d’heures. Au Québec, les études conduites notamment par le GIREPS montrent aussi que le calcul des prestations sociales en fonction du revenu familial contribue à masquer les inégalités sur le marché du travail et le phénomène des travailleurs et travailleuses pauvres. D’autres travaux ont également exposé comment les mutations des modes d’intervention de l’action publique dans le champ de la protection sociale en particulier participent à expliquer le déclin du pouvoir politique dans le domaine social au profit du juge. La précarité des travailleurs-euses et l’accroissement des conditionnalités des prestations sociales participent ainsi à expliquer la judiciarisation du social. De manière concomitante à ce phénomène, les travaux qui s’intéressent au non-recours aux droits et aux services montrent qu’un nombre considérable de travailleurs et travailleuses pauvres, notamment des femmes et des migrant-e- s et des chômeurs, ne perçoivent pas les prestations sociales auxquelles elles et ils pourraient pourtant légalement prétendre, ce qui contribue à accroitre leur marginalisation. La division sexuelle et « raciale » du travail, comme les luttes menées sur le front de la protection sociale, apparaissent ainsi au cœur des transformations de l’action publique.

Axe 2 : Division sexuelle du travail et réorganisation des marchés formels et informels du travail (Responsables : E. Galerand et D. Gagné)

Centrée sur la division sexuelle du travail, la programmation de ce deuxième axe s’articule autour de trois constats de départ issus notamment de nos travaux antérieurs : 1) si la précarisation marque bien l’ensemble du salariat, elle prend des formes sexuées : la majorité des « travailleurs pauvres » et des « travailleurs vulnérables » sont des travailleuses, y compris au Québec; 2) la persistance de la segmentation sexuée du marché du travail, avec la non-mixité de nombreux secteurs d’emplois, le maintien des inégalités salariales des emplois féminins et la déqualification qui frappent doublement les femmes immigrantes; 3) du côté de « l’autre travail » – « ménager », « domestique », de « care » –, on constate une absence quasi totale de redistribution entre hommes et femmes, si bien que les transferts de travail ménager et de care se font pour l’essentiel entre femmes, suivant les divisions raciales et internationales du travail domestique.

La réflexion menée dans ce deuxième axe prendra appui sur la problématique de la division sexuelle du travail pour éclairer les mutations auxquelles nous assistons dans le contexte de la mondialisation néolibérale, avec ce qu’elles induisent en termes de conditions de vie et de lutte, de rapport au travail – à l’activité concrète de travail et au temps travaillé (rémunéré et non rémunéré) –, de mise en concurrence et de solidarité. Sur le plan théorique, ces travaux contribueront à renouveler la critique féministe de l’économie politique, laquelle a amplement démontré depuis les années 1970 l’insuffisance des compréhensions resserrées du travail qui excluent des raisonnements sur la société salariale l’ensemble du travail gratuit. Les activités de l’axe 2 alimenteront par ailleurs la réflexion sur la dynamique de réorganisation de la division sexuelle du travail en tenant compte de son articulation aux autres formes de division sociale du travail (entre femmes) et plus largement de la consubstantialité ou de l’intersectionnalité des rapports sociaux (de sexe, de classe et de « race »). Avec les collaborateurs et collaboratrices de terrains, nous accueillerons des activités de recherche, de formation et de transfert des connaissances qui s’intéressent au caractère sexué des réorganisations du travail, aux nouvelles figures de la division sexuelle du travail et aux rapports particuliers que les femmes entretiennent au travail (salarié et non salarié). À court et moyen terme, la problématique de l’articulation travail-famille- études, comme la réflexion sur l’actualisation des revendications féministes sur la question du travail y compris domestique, seront privilégiées. Les travaux de cet axe s’appuieront par ailleurs sur les résultats de recherche du premier axe traitant des politiques publiques et des dispositifs juridiques en matière d’emploi, de famille, de logement et de services de garde. De la même manière, en s’intéressant aux formes de résistance que les femmes déploient sur ce terrain du travail, cet axe s’articule au troisième qui s’intéresse aux pratiques de mobilisation et à l’action collective des travailleurs et travailleuses pauvres.

Axe 3 : Actions collectives et mobilisations des travailleurs et travailleuses pauvres (Responsables : Y. Noiseux, M-P. Boucher et C.Yerochewski)

Le passage à une politique économique néolibérale et les nouvelles aspirations des travailleurs-euses introduisent un saut qualitatif qui oblige à repenser l’action collective et la mobilisation des travailleurs et travailleuses pauvres. La flexibilisation du travail a non seulement un impact déstructurant sur l’action publique, mais aussi sur les mutations des marchés du travail et les nouvelles figures de la division sexuelle du travail. Accentuant la fragmentation des collectifs de travailleurs-euses, ces dynamiques contribuent à l’usure du modèle syndical traditionnel construit autour de l’idée d’une classe ouvrière homogène. Nombreux sont en effet les travaux ayant démontré que ce modèle n’est plus en phase avec la nouvelle organisation du travail. Dans ce nouveau contexte, comment faire converger les aspirations et les besoins pluriels d’une classe travaillante éclatée et segmentée dans ce nouveau contexte? Quels sont les défis posés par la dynamique de flexibilisation du travail et la montée de l’emploi précaire sur la théorie et la pratique des mouvements sociaux, de l’action syndicale et des nouvelles organisations de travailleurs-euses à la marge? Comment identifier les nouveaux acteurs collectifs qui surgissent de ces processus de manière à réfléchir sur leurs éventuelles capacités de mobilisation? Quelles sont les relations possibles entre la défense individuelle et la défense collective des droits des travailleurs et travailleuses pauvres dans le milieu communautaire? En appréhendant l’action collective à partir des pratiques de ce « précariat » sur les marchés formels et informels du travail – dont les mobilisations ont nourri l’intensification des conflits sociaux depuis 2011 –, c’est à ces questions de plus en plus présentes dans la littérature que nous répondrons dans le cadre de ce troisième axe.

En soutenant des travaux autour de ces questionnements, le GIREPS aura pour ambition de contribuer au renouvellement des théories des mouvements sociaux, du syndicalisme et de la représentation collective à partir des luttes menées par des travailleurs et travailleuses pauvres. Nous privilégierons des recherches où l’action collective est étudiée selon l’espace et le temps et selon une pluralité de modèles d’organisation (syndicats, mouvements coopératifs, mutualité, initiatives d’insertion, groupes de défense de droits). Dans une perspective de comparaison internationale, il s’agira de chercher à rendre visibles les réalités multiples et hétérogènes du « travail pauvre » et les mobilisations qui se développent pour saisir les possibilités de constitution de sujets collectifs qui surgissent de ces processus. Plus encore, il s’agira de voir en quoi ces luttes redessinent les politiques publiques et influencent les acteurs sociaux traditionnels des relations de travail. Là encore, les liens étroits établis avec des intervenants des milieux de pratiques permettront d’arrimer la réflexion aux préoccupations des acteurs engagés, ici et maintenant, dans des luttes tournées à la fois vers des entreprises qui « construisent » la nouvelle précarité que vers des politiques d’austérité redéfinissant l’action publique autour du travail et de la pauvreté.